Macron ou le choix de l’impopularité ?

Après un été difficile pour le Président et son gouvernement, la rentrée devait sonner – ainsi l’espérait-on – la reconquête. Toutefois, force est de constater qu’Emmanuel Macron semble s’installer dans l’impopularité, ne recueillant que 29% d’opinions favorables selon le dernier sondage de l’Ifop. Ce déclin n’a rien de surprenant: si en partie contextuel, il s’inscrit également dans une tendance plus globale. Mais surtout, cette chute était programmée – ou du moins envisagée.

Le président, au coeur d’un cycle ?

Au plus bas de sa forme politique, le président paraît comme condamné à la malédiction de l’impopularité sous la Vème République – et une impopularité qui ne s’est qu’accentuée au cours des derniers mandats. En effet, phénomène récurrent, les présidents de la Vème République font tous face à des baisses de la popularité après avoir connu une phase « d’état de grâce » (formule de Valéry Giscard d’Estaing)

Ces hausses d’impopularité résultent souvent d’événements ou conjonctures particuliers. Rappelons-nous des dérapages verbaux de Nicolas Sarkozy ou de l’affaire Leonarda sous François Hollande. Quant à Emmanuel Macron, c’est l’affaire Benalla qui a joué un véritable rôle de catalyseur. 

Mais pour comprendre pourquoi notre président est au périgée de sa popularité, il nous faut aussi adopter une approche plus large. D’abord, on ne peut que remarquer que toute politique, dès lors qu’elle commence à faire effet, tend à susciter suspicion et contrariété. Ce phénomène structurel s’étend au-delà de du président en fonction et semble finalement résulter d’un système sur-présidentialisé et d’une personnalisation du pouvoir politique, suscitant dès lors des attentes démesurées de la  part de la population qui forcément, sera déçue. Péremption programmée de l’élu au pouvoir? 

Macron lors de son discours à l’ONU en septembre 2018

De plus, le raccourcissement de la durée du mandat n’a pas aidé: mandat plus court signifie un tempo de la présidence accéléré, ce qui implique donc aussi une accélération des mouvements d’opinions. De fait, la tolérance de l’opinion publique est moindre qu’au temps du septennat.

D’ailleurs, c’est en réalité symptomatique de l’époque qui est la nôtre: celle de l’ultra-rapide, de la frénésie de la décision ou évaluation et de l’obsolescence. La quantité de sondages évaluant la popularité du président presque au jour le jour depuis cet été en témoignent. 

Un sentiment grandissant de déficit démocratique ?

Plus largement encore, il nous faut penser dans un contexte supra-national: celui de l’Europe. Outre la stagnation économique ou le chômage de masse, c’est un sentiment de déficit démocratique qui se fait ressentir et semble être le symptôme d’une crise d’identité certes démocratique mais aussi culturelle. Le gouvernement Edouard Philippe, Theresa May ou Angela Merkel, pour n’en citer que quelques-uns, y sont tous confrontés. L’impression générale est celle d’élites politiques qui n’ont pas la solution aux problèmes et défis contemporains.

Putnam voyait dans cette crise, ce qu’il appelle a cultural change d’une culture politique au sein d’une société: baisse de la confiance dans le gouvernement, davantage d’exigences, une conception plus active de la citoyenneté… 

Emmanuel Macron en compagnie du Premier ministre Edouard Philippe

L’impopularité d’Emmanuel Macron semble alors presque inévitable et indépendante de sa volonté. Notre président, victime d’une tendance structurelle? Il semblerait plutôt que son impopularité soit le produit de ses propres actions. Si elle était attendue, le Président n’en n’est pas la victime. Le chef d’Etat aurait-il en réalité fait le choix de l’impopularité? 

Jupitérien et bienveillant

L’image et la perception de la personnalité présidentielle sont déterminantes dans notre écosystème politique français. Nous avons besoin et nous voulons d’une autorité presque monarchique. Une des forces initiales d’Emmanuel Macron avait d’ailleurs été celle-ci (la comparaison avec Napoléon Bonaparte n’a-t-elle pas été faite à maintes reprises?). Cependant, et assez paradoxalement, les français acceptent difficilement les réformes – et ce en particulier lorsqu’elles requièrent des efforts. C’est l’image d’un président à la fois Jupitérien et bienveillant qui est en réalité voulue et attendue par la population. 

Mais Emmanuel Macron a abîmé cette image en ne faisant pas preuve de compassion (à l’inverse d’un de ces prédécesseurs, Jacques Chirac, qui malgré un bilan très faible excellait dans cette popularité emphatique). Le président actuel a perdu ce capital et s’est plutôt enfermé dans la cage d’un président perçu comme arrogant et élitiste. Sa récente remarque sur la facilité à trouver du travail « en traversant la rue » n’a fait que l’achever. Or, ayant également perdu le crédit de l’efficacité – image qu’il avait fait sienne pendant sa campagne (les résultats de croissance sont contestables), les erreurs de communication sont plus difficiles à gérer et laissent l’impression d’un président condescendant et provocateur, un président monarque coupé de son peuple?

Emmanuel Macron entrant à Versailles pour son premier Congrès, le 3 juillet 2017 REUTERS/Etienne Laurent/Pool

Les quelques succès remportés (le plan santé bien accueilli ou la réforme SNCF) ont été annihilés par ces erreurs de communications (l’annonce du plan pauvreté a d’ailleurs été phagocytée). Remonter la pente ne s’annonce pas tâche aisée.

Faire de la politique sans tenir compte de l’opinion?

Pourtant, Emmanuel Macron ne semble pas vouloir changer sa politique de communication. A tort ou à raison, il apparaît que le président estime que la provocation, le refus de démagogie dans les décisions politiques allant de pair avec le « parler vrai » sont nécessaires pour faire évoluer et bouger les choses. La difficulté pour le président, devenu produit de consommation pour un électeur-consommateur à l’opinion volatile, est alors de résister aux pressions de l’immédiateté – au risque d’être impopulaire. Or, c’est bien le risque qui semble avoir été pris  (bien qu’il fut fatal aux deux derniers présidents). 

C’est précisément ce parti-pris qui dévoile et met en exergue la vision politique singulière de notre président: une vision intellectuelle de la politique dans laquelle il est peu fait cas de la dimension émotionnelle (et même irrationnelle) de l’opinion. Emmanuel Macron, un président « pour les riches » et sans empathie?

Il semblerait en tout cas qu’Emmanuel Macron soit un président libéral au sens sociologique. En effet, selon l’individualisme méthodologique de Weber, les phénomènes collectifs sont expliqués à partir des actions de chaque individu et leurs interactions. Macron pense la société comme une somme d’individus qui se doivent d’être responsables de leur propre avenir, et non comme un collectif dont l’Etat à la charge.

Il résulte de cette vision, incomprise, des problèmes de communication avec son audience. Récemment, en visite à Saint- Martin, le président a admonesté un ancien braqueur, lui enjoignant de trouver un travail et aider à reconstruire son île.

Macron sur l’île de Saint-Martin en septembre 2018

Pas de compassion là non plus (au risque d’abandon « du vieux monde des solidarités » comme s’en inquiétait Jean Louis Borloo?). Nous sommes face ici à un président qui ne choie pas contrairement à ce que voudraient les électeurs, mais qui s’efforce d’encourager une prise de responsaabilités plus grande de la part des citoyens – mais cela maladroitement ou du moins résolument mal reçu par les français?

 C’est cette conception de la société et cette vision intellectuelle de la politique qui semblent participer de la perception répandue du président comme penchant à droite sur le spectre politique (il n’est pas tenu compte ici du contenu des politiques mises en places, seulement la communication du président). 

Un paysage politique favorable 

Enfin, malgré l’impopularité actuelle du président, aucune alternative politique crédible existe face à lui. La gauche sociale-démocrate est en miettes et les Républicains sont sans unité idéologique et sans réel leader. Cette fin (provisoire?) de l’alternance gauche-droite est un schéma favorable à Emmanuel Macron.

Et si l’impopularité du président profite aux blocs des extrêmes qui eux, n’hésitent pas à user de solutions démagogiques et qui prospèrent dans les moments de crises démocratiques, n’est-ce précisément pas cette fonction protestataire qui empêche ces forces politiques d’incarner une véritable alternative au gouvernement en place ? Au point d’offrir une chance au président de renouveler son mandat en 2022? 

 

Ainsi, l’impopularité d’Emmanuel Macron a beau faire du bruit, elle fait peut-être beaucoup de bruit pour rien, pour citer Shakespeare. 

Malgré un contexte structurel difficile qui ne l’aide pas, c’est le risque de l’impopularité qu’a volontairement choisi le président. C’est aussi lui qui semble avoir décidé de ne pas tenir un compte excessif de ce manque d’opinions favorables et de laisser plutôt les résultats parler d’eux-mêmes à la fin de son mandat. 

Il ne nous reste plus qu’à espérer que le Président de la République fasse bon usage de son impopularité. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *