La bande-dessinée, un commerce au bord de l’implosion

Alors que viennent d’être publiés d’énièmes volumes de Blake et Mortimer ou de Lucky Luke, il est intéressant de constater que le monde de la bande-dessinée franco-belge ne se repose que sur ses licences les plus connues. En marge de ces titres aux ventes multi-millionnaires, de nombreux ne trouvent pas leur public. Leurs auteurs, eux, vivent pour beaucoup sous le seuil de pauvreté.

Avez-vous déjà acheté une bande-dessinée alors que vous ne connaissiez ni la licence ni l’auteur ? La question est évidemment rhétorique car si c’était le cas, le monde de la BD ne serait pas celui qu’il est aujourd’hui. Prenez le classement des titres les plus vendus ces dernières années. On retrouve dans le haut du classement des titres comme, entre-autres, Lucky Luke, Titeuf, Thorgal, Astérix, Boule et Bill, Blake et Mortimer, Les Tuniques Bleues. Le point commun entre toutes ces œuvres ? Elles ont débuté leur publication il y a au moins vingt ans.

En France, trois-mille nouvelles bande-dessinées dites « franco-belges » sont publiées chaque année. Pourtant, les ventes globales ne cessent de diminuer. Les licences créées cette décennie qui sont aujourd’hui considérées comme des best-sellers sont très peu nombreuses. Celle qui vient tout de suite à l’esprit est évidemment L’Arabe du Futur, dont chaque tome est écoulé à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. Mais c’est la seule, avec Les Vieux Fourneaux, à connaître un tel succès. Aujourd’hui, les séries qui dépassent les cinquante-mille exemplaires vendus par tome sont surtout des séries qui ont fait l’Histoire de la BD franco-belge, comme celles citées plus haut.

Le dernier tome de L’Arabe du futur paru récemment

Un système victime de son manque de communication

Si ces séries sont les seules à connaître ce succès, ce n’est pas pour rien. Elles sont les seules à bénéficier d’une couverture médiatique et d’une promotion de la part de leurs éditeurs. L’un des principaux problèmes dans le monde de la bande-dessinée d’aujourd’hui est l’absence de promotion des nouveaux titres. Là où les éditeurs de manga parviennent à écouler des premiers tomes à plus de cent-mille exemplaires grâce à des opérations commerciales et un martèlement médiatique, les sorties de BD se font bien plus discrètes. La seule couverture médiatique dont bénéficient les œuvres sont les prix littéraires. Dès lors, il est quasiment impossible pour un auteur lambda de se faire connaître.

La bande-dessinée franco-belge est devenue en quelque sorte un art. C’est un objet d’Histoire et, les auteurs, tout comme le public, vieillissent. La BD est devenue un produit fait par des quarantenaires et plus, pour un public de cette même tranche d’âge. De fait, les campagnes médiatiques de ces titres-là ne peuvent pas fonctionner de la même manière. On ne cherche pas à toucher un public dont la moyenne d’âge tourne autour des quarante ou cinquante ans de la même manière que pour un public jeune. Il existe évidemment des œuvres destinées à un public jeune mais elles sont bien plus rares : la tranche d’âge des 10-18 ans a depuis longtemps délaissé le franco-belge au profit du manga japonais et du comics américain. Il existe finalement peu de bande-dessinées franco-belges récentes destinées à cette tranche d’âge.

Un système aussi victime de sa surproduction

Pour comprendre le problème du système actuel de la bande-dessinée, il faut savoir comment les auteurs sont payés. Lorsqu’un auteur parvient à décrocher un contrat d’édition, que ce soit pour une nouvelle série, un tome unique ou une suite, il reçoit une certaine somme d’argent pour lui permettre de réaliser son album sans avoir à travailler en même temps. Ce sont les avances sur droit d’auteur. Elles peuvent s’élever à une dizaine de milliers d’euros. Cette somme peut paraître élevée mais elle est dérisoire en réalité, puisqu’un auteur de BD sort, traditionnellement, un volume de sa série par an. Souvent, un auteur doit donc survivre tout une année avec seulement ses avances sur droits. Une fois que l’album sort en magasin, l’auteur ne touche aucun droit d’auteur tant que les ventes n’ont pas remboursé les avances. Si les ventes ne remboursent pas les avances, l’éditeur perd de l’argent et l’auteur ne gagne rien de plus que ses avances sur droits.

C’est ainsi que la grande majorité des titres qui sortent chaque année terminent leur exploitation. Il est rare qu’un auteur parvienne à toucher ses droits car les ventes de leurs album ne remboursent pas les avances qu’ils ont touché durant la production de leur album. Et encore, la situation est moins problématique lorsque l’auteur est seul. Souvent, un album est réalisé en collaboration par un scénariste et un dessinateur, voire un coloriste. Dans ces cas-là, les sommes évoquées sont divisées par deux ou trois. Pour eux, il est quasiment impossible de vivre de leurs droits d’auteurs. C’est pourquoi de plus en plus d’auteurs vivent sous le seuil de pauvreté tandis que d’autres multiplient les projets, de manière à pouvoir sortir trois à quatre albums par an.

Les rayons des librairies de plus en plus chargées

Le monde de la bande-dessinée est pris dans un cercle vicieux dont il n’est pas prêt de sortir : de trop nombreux auteurs sont publiés chaque année mais leurs œuvres restent inconnues du public car aucune promotion n’est faite. De ce fait, ces auteurs ne vendent pas leurs albums, ce qui les maintient dans la pauvreté. Ce cercle vicieux est entretenu par la surproduction que connaît le monde de la BD. Des dizaines de titres sortent chaque mois mais les tirages s’effritent de plus en plus. Les albums restent en rayons quelques semaines mais sont rapidement éclipsés par les nouvelles sorties et par les grosses productions. Après ces courtes semaines, les albums restants sont renvoyés au distributeur, faute de place chez le libraire. Ces albums renvoyés finissent par être détruits car cela coûte moins cher de les réimprimer plutôt que de les renvoyer à l’éditeur pour être distribués à nouveau. Le désastre ne concerne donc pas seulement les auteurs, il est aussi écologique.

La colère des auteurs

En BD, le nom de l’auteur est encore plus important que pour un roman. Aujourd’hui, on achète une BD car on aime son auteur. Si un auteur n’a pas de public pré-existant son œuvre, il n’aura que très peu de chances d’être édité. C’est pourquoi de nombreux albums sont aujourd’hui écrits par des influenceurs, des vidéastes, ou des personnalités publiques en tout genre. Ce sont ces titres aussi qui sont le plus vendus. De fait, il n’y a pas de place pour les nouveaux arrivants, sauf s’ils reprennent de vieilles séries. C’est aussi un des problèmes du système : il n’y a aucun renouvellement, la bande-dessinée ne change que des peu au fil des ans. C’est pourquoi elle attire de moins en moins de nouveaux publics.

Face à cette précarité avancée des auteurs. Un certain nombre d’entre eux s’est rallié à la « Ligue des Auteurs professionnels ». Cette Ligue a été créée le 6 septembre dernier, à la suite d’un vaste mouvement de colère des auteurs et concerne tous les types de littérature, réunis depuis mars dernier derrière le hashtag #PayeTonAuteur. Le mouvement a notamment été initié par Joann Sfar, un des auteurs de BD les plus populaires (Le Chat du Rabbin, Petit Vampire, plus récemment Aspirine, etc.) : « Depuis cinq ans, on alerte sans résultats. Or, le pire est que Françoise Nyssen [ex ministre de la culture] se gargarise de tout le bien qu’elle fait pour nous. Ça, c’est humainement compliqué. Nous dépendons de la bienveillance des pouvoirs publics, et là, je suis pessimiste et désespéré », explique-t-il lors de la création de la Ligue, dont il est le président d’honneur avec Tatiana de Rosnay.

La Ligue des Auteurs pro

De plus en plus d’auteurs de bande-dessinée ont rejoint la Ligue des auteurs pro. Tous dénoncent une paupérisation du métier et la non-reconnaissance de leur statut. Le dernier à l’avoir rejoint est Mig, dessinateur des BD et mangas tirés de l’univers Dofus. Comme tous les nouveaux adhérents, il a fait une courte vidéo expliquant son adhésion : « notre métier est en danger parce qu’il n’est pas reconnu par les professionnels ». De même, Philippe Cardona, membre de la Ligue et auteur entre-autres de Sentaï School et Noob explique : « le statut du métier d’auteur est un flou administratif, la question des retraites, des cotisations, du revenu des auteurs. Les gouvernements successifs ne savent même pas qu’il faut s’interroger là-dessus. »

Des bribes de solution émergent

De plus en plus d’auteurs décident de ne plus passer par les circuits traditionnels pour éditer leurs albums. Ainsi, un grand nombre d’entre eux décident de passer par l’auto-édition. L’édition de leurs albums est faite en général grâce à des financements participatifs, c’est-à-dire que c’est le public qui finance la création des livres. Cela permet une plus grande indépendance des auteurs et surtout des revenus plus conséquents.

Source : l’Express

Dans cette catégorie, l’entreprise Olydri Éditions est la spécialiste. Créée en 2011, cette maison d’édition est gérée par des auteurs et fonctionne grâce à l’auto-édition. C’est Fabien Fournier, créateur de la licence Noob, qui s’est lancé dans ce projet, en ayant pour but de produire lui-même ses livres et avoir un meilleur contrôle sur son univers. Le groupe ne compte que quelques auteurs mais le but n’est pas de devenir un des piliers de l’édition en France. Ces auteurs veulent simplement créer dans les meilleures conditions. Aujourd’hui, un auteur touche entre 5 et 15% du prix de son œuvre, selon la renommée de l’auteur. Avec Olydri Éditions, les auteurs ont trouvé le moyen d’élever ce chiffre.

Comme tous les auteurs, Fournier a bien compris que les librairies sont surchargées, c’est pourquoi il privilégie la vente directe, de l’éditeur au consommateur, sans passer par un quelconque biais. C’est cela qui leur permet de mieux rémunérer les auteurs car plus de 50% des bénéfices de la vente d’un livre reviennent au libraire et au diffuseur. Évidemment, cela ne suffit pas, mais cela complète bien la vente en magasins. Il a lui aussi rejoint la Ligue des auteurs pro et a expliqué sa démarche sur Twitter : « Nos licences (comme beaucoup d’autres) tirent la langue pour atteindre l’équilibre [imposé par nos avances sur droits] et la plupart du temps, quand ça arrive enfin, il faut être déjà capable de ressortir vingt-mille [euros] pour financer le tome suivant. À notre niveau, les ventes directes, c’est ce qui sauve les suites. Pour ma part, je ne rejette aucune branche de l’édition. Au contraire, c’est la somme de tout ça qui permet la meilleure stabilité (un peu d’auto-édition, un peu d’édition classique, un peu de salons, un peu préventes, un peu de grande distribution, etc.). » Une fois encore, ces nouveaux modes de transaction ne peuvent fonctionner que si le public est prêt à suivre les auteurs dans leurs démarches.

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