L’art pictural sort de sa toile !

Il y a, dans l’air du temps, une récurrence qui n’échappe à personne : la fin. Tout commence, et tout se termine. La question est de savoir comment. La peinture se voit attribuer un rôle important au cours de l’Histoire. Selon Aristote, elle n’était pas une représentation exacte de la réalité. Mais, lors de l’entre-deux-guerre, le mouvement de l’animisme se développe, qui en son sens propre signifie « pourquoi la mort ? ». La recherche de l’âme à travers la réalisation picturale de simples objets fait donc son apparition. Dans des termes plus simplistes, cette réalisation était en quelque sorte l’Instagram de l’ancien temps.

L’animisme se voulait représenter un réalisme étudié où une dimension spirituelle s’y unissait. On constate alors que l’art, dans toutes ses dimensions, ne cesse d’évoluer. Mais on remarque une constante dans cette évolution. L’art montre, démontre et parfois, voire très souvent, dénonce. Si on avait dit un jour à Botticelli que, quatre siècles plus tard, Picasso et le cubisme viendraient casser certains codes, pas sûr qu’il nous aurait pris au sérieux.

Les Femmes d’Alger de Pablo Picasso

L’art connaît donc des boulversements sans lesquels une nouvelle aube n’est possible. La mort permettrait une résurrection, un regain. On pourrait penser qu’avec les changements liés aux différentes époques, certains supports connaîtraient une mort certaine. Mais cette décadence liée à la manière de représenter son projet, ou son idée artistique, n’est pas à voir d’un mauvais œil. Le cubisme, qui se voyait critiqué dans ses débuts, fait aujourd’hui partie de la norme. Tout n’est qu’une question d’adaptation. Ainsi, la chute du support traditionnel qu’est la toile ne serait-elle pas plutôt le commencement d’une symphonie de plaisirs visuels nouveaux ?

Une mort de la toile ?

La peinture se veut être le témoignage d’une époque, mais pas seulement. La peinture, l’art de manière plus générale, se veut être l’attraction de l’artiste. L’œuvre conçue doit apporter, toucher. Elle connait la critique qui fait alors d’elle une chose exceptionnelle, qu’elle soit adorée ou haïe. Monet, et sa Mare aux Nénuphars, n’a rien de comparable avec le tableau de Magritte, « Ceci est une pipe ». Pourtant, les deux artistes perdurent dans le temps.

La mare aux nénuphars de Claude Monet

Le style, le mouvement quel qu’il soit, peut connaitre une fin dans sa réalisation. Toutefois, il y aura toujours de fervents admirateurs pour reconnaitre le génie de l’un ou l’autre. Le style est propre à chacun, et l’ethos de chaque artiste se manifeste dans son travail. On doit donc bel et bien avouer qu’il n’est pas très compliqué de voir la différence entre un homme du XIXe siècle et un homme du XXIe. Nous sommes forcés de constater que l’homme du XIXe ne prenait pas des Snap dès qu’il allait boire un verre. Il en est de même de l’art. Si des artistes du XIXe continuent bien sûr à utiliser le support de la toile telle que Chloé Toïgo par exemple, connu pour ses fabuleux portraits de célébrités peint sur toile géantes hautes en couleurs, de nouveaux supports se développent aussi. Des supports qui se développent avec ferveur, même si d’autres y voient plutôt l’incarnation d’une décadence artistique. La toile glisserait-elle donc dans la case du « ringard » ? Les anciens supports connaîtraient-ils une mort véritable ?

Tableau sur toile géante de Chloé Taïgo

Le street art, la rue comme nouveau moyen d’expression

Les années 1960 marquent l’apparition du street art. Longtemps perçu comme une discipline et non un art, il commence aujourd’hui à s’imposer. Né dans la rue, il se métamorphose et prend désormais place dans certaines galeries. Un phénomène qui pourrait montrer que l’art, quel qu’il soit, nécessite de reconnaitre un second « support », et pas seulement celui de l’exposition dans les musées.

Capture d’écran d’une oeuvre de street art de l’artiste Banksy

Le street art s’est développé, et si beaucoup n’y voyait que de simples graffitis barbouillés sur les murs, il est bien plus que ça. Il se pratique partout, et n’a, en quelque sorte, aucune règle d’espace, contrairement à la toile. Il peut être admiré par n’importe qui, n’importe quand. Bien sûr, lorsque l’on parle de street art, la référence qui s’impose est Banksy, artiste très reconnu aujourd’hui, et ce notamment pour son dernier coup de maître qui marquera l’histoire de l’art. Un artiste dont on connait le nom dans le monde entier pour ses œuvres murales dans lesquelles on peut capter une certaine sensibilité, livrant des messages où poésie, politique et humour ne font qu’un. On décèle souvent à travers cet art « nouveau » un véritable engagement de la part de leurs artistes. On pourrait donc y déceler un lien avec cette crise du support. En effet, créer dans la rue serait déjà une forme de militantisme à proprement dit. Ce serait déjà un message. Choisir ce support, c’est choisir de livrer l’imagination, la beauté de l’art, à toutes et à tous.

Le performance art

Si l’art se développe sur les murs et les sols de nos villes avec des graphes ou des sculptures un peu déroutantes parfois, il existe aussi de nouvelles formes en éveil. Des formes qui pourraient, cette fois, en choquer plus d’un. Il s’agit de ce qu’on appelle « performance art ». Ce nouveau concept est une manière artistique, voir parfois un peu « trash », de dénoncer. On y retrouve des artistes un peu décalés dans leurs façons d’agir, mais qui vont de pair avec leurs idées. C’est le cas de Piotr Pavlensky qui est un artist performer russe en totale inadéquation avec le gouvernement de son pays. Il le démontre alors par des actes très engagés.

L’œuvre « Carcasse » de Pavlensky

En effet, il a été jusqu’à se coudre les lèvres, ou encore se clouer le scrotum devant le Mausolée de Lénine. Des actes qui peuvent apparaitre délirants pour nous, étudiants dont l’unique pensée de se taper le doigt de pied contre une chaise est atrocement douloureux. Mais pour cet artist performer, ces actes sont d’une légitimité véritable qui lui permet au contraire de répandre ses messages. Et il n’est pas le seul puisque beaucoup d’autres artistes choisissent aujourd’hui d’utiliser leur corps comme véritable matériau artistique. Ils engagent non seulement leur fibre artistique au sein de leur(s) cause(s), mais aussi leur outil physique principal. On peut donc déjà déceler à travers ces nouveaux modes d’expressions que la toile se voit retirer son côté exclusif lié à l’art. Elle n’est plus sa matière première.

Question de prestige ?

Les musées et galeries seraient une façon de donner un prestige, une réalité vraisemblable de cette forme artistique. Walter Benjamin s’intéresse plus précisément à ce phénomène et décrit notamment le caractère unique d’une œuvre par son aura. Il vient à se questionner sur la valeur culturelle, ainsi que la valeur d’exposition d’une œuvre. Pourtant, ces deux valeurs ne devraient-elles pas faire qu’une ?

L’idéalisme conservateur

L’idéalisme conservateur permet de faire lumière sur ce phénomène. Au XIXe siècle se livrait  une certaine bataille entre nouveaux lecteurs et lecteurs de toujours, grâce aux politiques d’alphabétisation du siècle. Aujourd’hui se livre une sorte de lutte entre les puristes de l’art, considérant que l’art dans sa vérité serait définie par la toile. À contrario, les « réformateurs » de l’art pensent que l’art peut se lire partout. Nous pouvons le voir : l’art s’approprie de nouveaux supports, de nouveaux moyens d’exprimer sa relation au monde et à ce qu’il apporte.

Le street art 3D

La toile qui avait remplacé les « planches » de bois voit à présent sa place « partout ». Les règles d’espace s’estompent, et l’on peut admirer une œuvre dans la rue sans le savoir. L’art s’infiltre sur les murs et les sols de toutes les métropoles.

Capture d’écran d’une oeuvre de street art en 3D en Pologne

Le street art 3D en est une variante du street art « traditionnel ». Souvent possible de l’admirer sur les sols, des impressions de vertiges peuvent être possibles tant le réalisme est à son paroxysme. D’autres, au contraire, ont un aspect plus amusant. C’est le cas des œuvres de Roadswort qui se réappropient l’espace urbain. Le street art, longtemps méprisé et mis en marge du monde des arts, serait peut-être pourtant un art avec de grandes perspectives d’avenir.

Le tatouage

La toile se voitt définitivement voler la vedette, puisque le corps est ici le support à l’art qui ne peut plus être nié. Le tatouage, souvent associé à la rébellion, au style un peu « rocker », est adopté et devient de plus en plus courant, notamment chez les jeunes. Si certains tatouages ont des réputations (qui les précèdent) un peu « beauf », le tatouage dans sa globalité devient le nouveau mode d’expression de beaucoup d’artistes. Graver des motifs sur sa propre peau revient à s’encrer à soi-même une véritable perspective. L’artiste peut choisir d’y refléter la personnalité de son destinataire, tout en y intégrant la sienne, grâce à son style. On découvre alors des tatoueurs tels que Chaim Machlev qui, à travers ses tatouages, décide d’y insérer de la philosophie.

Capture d’écran d’un tatouage de Chaim Machlev

Le tatouage devient alors un art moderne qui parle à tout le monde. Certaines personnes sont capables de faire la queue pendant des heures pour mettre leur bras dans un trou afin d’être tatouer par ce tatoueur reconnu. Ce dernier lui tatouera un flash, avec pour idée de représenter l’identité de la personne tatouée, sans la connaitre. Ainsi ,cette « crise » du support qui trouve dans les réseaux sociaux un nouveau moyen de promouvoir l’art pourrait soulever un autre débat. Graver une part de son identité sur sa peau, serait-ce une façon de présenter une forme de réponse à cette dématérialisation constante dans laquelle nous vivons ? Le tatouage apparaitrait comme une réaction à « l’éphémère » à l’art actuel.

Ce nouvel art qui mêle design, poésie, philosophie, vision du monde, pensées, ou même introspection, pourrait bien devenir une manière de reconsidérer ce qu’est l’art à proprement dit. À l’ère numérique où tout est en mouvement, rien ne perdure réellement, et la mode évolue en permanence. Le tatouage, lui, nous présente une pause dans le temps, un moment, une idée, une image gravée sur ce qui est le nouveau support de l’art : le corps.

Un renouveau

L’art qui connait beaucoup de nouveaux supports pourrait donc amener à nous interroger sur le fait qu’il ne détiendrait pas de frontières où que celles-ci soient à la limite de l’invisible. Nous découvrons sans cesse de nouveaux horizons. La toile n’est plus qu’un support parmi tant d’autres. L’artiste du XXIe siècle a le choix, comme avec une recherche Google où les réponses sont multiples. Il peut se destiner à employer n’importe quel support, et qui sait ce que sera le prochain ? Le plus en vogue ?

Il s’agit donc d’une fin pour l’exclusivité de la toile, mais un nouveau souffle pour le domaine de l’art. Rien n’est mort, tout est en réalité naissance. Julia Roberts le dit d’ailleurs si joliment dans Mange, Prie, Aime. « La ruine c’est la voie de la transformation ». Et qui dit transformation ne dit pas désastre, mais simplement changement, renouveau.

 

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