Chine : L’ethnie des Ouïghours en danger

Lundi 15 octobre 2018, la Chine reconnaît finalement l’existence de « camps de rééducation » visant la minorité des Ouïghours à majorité musulmane. Cette ethnie est aujourd’hui persécutée par le pouvoir et internée, si elle refuse de renoncer à ses principes religieux.

La reconnaissance des camps de détention

Les preuves recueillies par différentes ONG et médias internationaux ont forcé la Chine à admettre ce qu’elle avait nié au cours de l’été. La presse officielle parlait alors de « programmes de formation professionnelle ». Selon l’ONG Human Rights Watch, 800.000 citoyens ouïghours ont été internés contre leur volonté par les autorités chinoises. Soit 10% de la population issue des minorités musulmanes de la région. La Chine cherche néanmoins à justifier la création de ces camps de détention sous couvert de lutte contre le terrorisme, et a proposé un amendement de loi « anti extrémiste ».

Hommes ouïghours en Octobre 2007/ @Sylvie Lasserre

La réalité de ces centres est toute autre. Les détenus seraient soumis à un endoctrinement politique intensif dans des prisons surpeuplées. Les motifs des arrestations sont souvent superficiels et les habitants sont transférés dans ces camps sans procès préalables. Ne pas boire et ne pas fumer ? C’est un risque de se retrouver interné. Utiliser la messagerie WhatsApp ? Tout aussi risqué. Porter une longue barbe ? Même problème. Appeler son enfant Mohammed ? Refuser d’écouter la radio d’Etat ou participer à des funérailles traditionnelles ? Ne pas régler sa montre sur le fuseau horaire de Pékin ? Tout cela est passible d’internement.

Tout porte donc à croire que la minorité ouïghoure est l’objet d’une menace particulièrement pesante de l’Etat chinois. Les contrôles policiers dans la région sont fréquents et arbitraires. Selon des statistiques de 2017, une arrestation policière sur cinq en Chine a lieu dans la région des Ouïghours : le Xinjiang. Ils ne représentent pourtant que 1,5% de la population du pays. Récemment, une loi anti-halal a été voté en Chine. Selon l’AFP, les membres du parti au pouvoir ont dû diffuser sur les réseaux sociaux ce texte : « Je crois au marxisme-léninisme. Je lève l’étendard et combats jusqu’au bout la mode du halal, ferme dans ma croyance, et même jusqu’à la mort ». Le journal officiel du Parti a justifié ce texte en stipulant que le halal encourageait à « l’enlisement dans l’extrémisme religieux ».

Le Xinjiang, région la plus occidentale de Chine

Qui sont les Ouïghours ?

Les Ouïghours sont une population chinoise minoritaire à majorité musulmane. L’ethnie parle la langue ouïghoure, proche du turc. Ils sont 8 millions parmi les 1,3 milliards d’habitants en Chine. Sur 10 millions d’habitants musulmans, la majorité est d’ethnie ouïghoure.

La population ouïghoure vit essentiellement dans la région appelée Xinjiang. Anciennement le Turkestan oriental, c’est une des cinq régions autonomes de la République Populaire de Chine. Cette région est la plus occidentale de Chine. Les Ouïghours y représentent la moitié des habitants.

Pourquoi un tel acharnement ?

Tout d’abord, pour des raisons politiques de lutte contre l’extrémisme religieux. En effet, une infime partie des Ouïghours a rejoint les rangs des djihadistes en Syrie et a commis des attentats meurtriers. La Chine a notamment vécu l’horreur en 2014 avec une série d’attentats impliquant des Ouïghours, dont celui de la ville de Kunming qui a fait 29 morts et 143 blessés. Les Chinois s’en rappellent comme leur 11 Septembre.

Les raisons sont aussi internes. Les Ouïghours sont impliqués dans un conflit interethnique qui avait donné lieu à des émeutes en 2009. Ils s’opposent aux Hans, ethnie majoritaire du pays à 90%. De plus, historiquement, les Ouïghours ont déjà mis en place à deux reprises des Républiques autonomes. Depuis 1945, ils sont officiellement rattachés à la Chine. Ce que veut Pékin, c’est avant tout assurer la stabilité du pouvoir. Rappelons que la région est située à 3000 km du pouvoir central. En réalité, l’Etat Chinois a toujours eu peur d’un démantèlement et d’une rébellion de la région considérée comme un « foyer de séparatistes ». La revendication historique d’indépendance, qui reste une aspiration des Ouïghours, est absolument inconcevable.

« Après la révolte de 1989 et la chute de l’URSS, le Parti communiste chinois a craint que le Turkestan oriental ne fasse sécession. Il a entamé une politique dite d’assimilation, qui est en fait une destruction de notre culture, de notre langue, de notre identité religieuse », Mehmet Tohti, juriste et cofondateur de l’association Congrès mondial ouïghour.

La géopolitique est également essentielle pour comprendre la répression. Pékin veut avoir la main mise et totale sur ce territoire parce qu’il est au centre de l’Asie mineure. De plus, sa frontière est partagée avec huit autres pays (dont la Mongolie, le Kazakhstan et le Pakistan). La région donne notamment accès au Port de Gwadar au Pakistan, qui est géré par la Chine. La région est stratégiquement capitale pour garder le contrôle sur l’Asie mineure et pour la stabilité des frontières. Sans oublier qu’elle jouxte une autre région chinoise problématique : le Tibet. Impossible donc de laisser à l’ethnie ouïghoure une quelconque liberté sur ce territoire.

Principaux pays frontaliers du Xinjiang / via Géopolitis

Enfin, les intérêts sont, comme souvent, financiers. Le Xinjiang est une grande région avec 1,7 million km². L’équivalent de trois fois la France. Cette terre regorge de réserves gazière, pétrolière, de métaux précieux (or et argent notamment). S’assurer le contrôle du territoire, c’est accéder à des ressources minérales importantes dont la Chine est assoiffée.

Une ascension progressive des persécutions

Avant la mise en place de ces camps, la Chine faisait déjà pression sur les Ouïghours. En 2014, Ilham Tohti, un professeur d’université ouïghour, a été condamné à la perpétuité après avoir déclaré que le Xinjiang appartenait d’abord aux Ouïghours. Depuis l’interpellation de ce dernier en 2014, les arrestations d’intellectuels et professeurs chinois musulmans se sont multipliées.

Le patrimoine architectural qui faisait l’identité des Ouïghours a été détruit. L’Etat a également mis en place une politique d’immigration encouragée pour installer les Hans (ethnie majoritaire du pays) au Xinjiang. En 1945, ils ne représentaient que 3% de la population de la région. En 2014, ils étaient dorénavant 50% à l’habiter. Cette politique vise à diluer et assimiler les Ouïghours. L’Etat cherche à enlever l’identité propre aux Ouïghours pour mieux contrôler l’ensemble de la population.

L’arrivée en 2016 du nouveau secrétaire régional du Parti communiste, Chen Quango n’a en rien arrangé les choses. Il a mis en place des campagnes nommées « Visiter le peuple » ou encore « Devenir famille ». Le principe ? Un million de fonctionnaires du Parti au pouvoir qui s’installent pendant plusieurs jours dans des familles musulmanes. Libération explique que « Parfois les femmes sont seules car leur mari a été arrêté. Pour ne pas être cataloguées à leur tour comme « extrémistes », elles doivent sourire, boire de la bière et manger du cochon ».

Pour échapper à l’internement, les habitants sont obligés de renier les fondements de leur conviction religieuse. Le gouvernement a aussi développé dans la région toutes sortes d’activités qui sont souvent proscrites par les musulmans pratiquants telles que l’alcool, les jeux d’argent ou encore les bordels. Les chiffres du Comité gouvernemental pour la Santé observe par ailleurs une explosion du VIH dans la région depuis 2009.

Image satellite des camps de détention / Via Libération / Photo DR

Avec la mise en place de ces camps d’internement, la Chine franchit une nouvelle étape dans son programme de persécutions de l’ethnie ouïghoure. Quand aux ouïghours qui ne sont pas internés, leur sort n’est pas plus confortable. Les appels venus de l’étranger (avec leurs familles) sont tracés. Les Ouïghours expatriés sont menacés. L’ambassade de Chine à Paris ne renouvelle plus les passeports français des Chinois venus de la région des Ouïghours contrairement aux Chinois d’autres régions. Ces Ouïghours sont victimes d’harcèlement et subissent des pressions pour espionner les autres expatriés ouïghours.

Sommeil à tour de rôle et une seule douche mensuelle

Les conditions de vie de camps de détention où sont internés les musulmans ouïghours sont strictes. Les camps (que l’on peut observer par image satellite) sont entourés de barbelés, les vitres sont bouchées. Le déroulement de la journée est rythmé. Les prisonniers vivent selon des conditions de vie dures : le sommeil se fait à tour de rôle, une seule douche mensuelle leur est autorisée et les détenus passent des heures alignés en rangs. Les punitions corporelles sont fréquentes tout comme les tentatives de suicide. Interrogé au téléphone par Libération, Omurbek Eli raconte son séjour dans un des camps.

« On se lève à 5 heures pour assister au lever de drapeau dans la cellule et entonner l’hymne chinois. Puis, à genoux sur le sol en béton, on chante des slogans ou des poèmes à la gloire du Parti. Ceux qui ne font pas assez de progrès ou se montrent trop fervents dans leur foi sont punis.»

Le parti procède donc à une instrumentalisation et un endoctrinement des Ouïghours. Gare à ceux qui tentent de raconter leur séjour à des journalistes. À l’instar de Omurbek Eli qui a dû fuir l’Asie et dont la famille a été internée. Suite à la mise en place de ces « centres de transformation par l’éducation », beaucoup d’enfants ont été séparés de leur famille. Les ONG ont aussi observé la construction de crématoriums (contraire à la tradition musulmane qui s’oppose à l’incinération). Les corps des détenus pourraient donc ne jamais être rendus aux familles et n’avoir jamais droit à des funérailles traditionnelles qui respectent leur croyance. L’incinération permet accessoirement l’impossibilité de révéler des traces de torture.

Une prise de conscience internationale

Selon la sinologue Marie Holzman : « On est réellement face à une démarche de type génocidaire. Le Parlement européen fait des résolutions musclées, mais qui s’en préoccupe ? Nos gouvernements en profitent pour se taire. »

Une prise de conscience internationale est donc attendue afin de mettre la pression sur la Chine pour qu’elle cesse ces persécutions envers les Ouïghours. Les Etats-Unis ont toutefois rédigé un rapport sur cette répression. Ils ont décrété que celle-ci pourrait devenir un « crime contre l’humanité ». Ils ont également annoncé vouloir nommer Ilham Tohti Prix Nobel de la paix en 2019. L’Etat chinois semble se diriger vers un véritable ethnocide des ouïghours musulmans que la communauté internationale se doit de réprimer.

Sans compter qu’une autre catégorie de musulmans chinois est persécutée à Linxia dans la région du Gansu. Le président chinois Xi Jinping, maître de toute cette politique, avait proclamé : « Lorsqu’il y a confrontation, il faut tuer le poulet pour effrayer la basse-cour ». Il semble avoir trouvé avec les musulmans ouïghours le poulet parfait.

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